Dix guerriers Masaï

Dix guerriers Masaï se prélassaient à l’ombre d’un baobab et se massaient le ventre avec délectation.

Pendant que leurs femmes, poitrine à tout vent, faisaient bénéficier leurs bébés des bienfaits de leur lactation,  les guerriers attendaient benoitement l’heure du repas.

Au menu ce jour-là : cornes de gnou farcies de purée de moustache de lion.

Si tu veux savoir pourquoi ce menu peu ragoûtant est un menu de fête chez les Masaï, imagine toi-même ci-dessous la raison, et écris-la-moi!

 

Écrire commentaire

Commentaires : 5
  • #1

    Lecht Heurt - I (dimanche, 30 novembre 2008 01:51)

    Retrouver l’origine de ce menu de fête revient à opérer une abduction. L’abduction, ainsi nommée par un grand logicien américain né en 1839, est un processus d’inférence hypothétique qui permet de remonter à l’antécédent d’une conséquence à partir du conséquent (à la différence de la déduction, qui infère le conséquent à partir de l’antécédent et de la conséquence, et de l’induction, qui infère la conséquence à partir d’une répétition d’antécédents et de conséquents).
    Exemple d’abduction élémentaire : il y a une frite froide sur la table entourée de quelques grains de sel et d’une tache de graisse. C’est un conséquent observable : je regarde la frite, elle est là, et je n’y suis pour rien.
    Que fait-elle là ? Le processus de l’abduction se met en branle, d’abord en formulant une conséquence (= l’enchaînement d’un antécédent et d’un conséquent dans une conditionnelle) : si Marc avait précipitamment mangé ce midi un cornet de frites à cette table avec un peu de mayonnaise, il en resterait des traces telles qu’une frite à l’abandon avec des grains de sel épars et l’une ou l’autre tache de mayo.
    L’abduction se conclut par la formulation de l’antécédent : Marc a dû manger précipitamment ce midi un cornet de frites à cette table.

  • #2

    Lecht Heurt II (dimanche, 30 novembre 2008 01:51)

    Le tout est donc d’appliquer ce raisonnement au menu de fête des Masaï, que Marc a observé comme un état de fait lors de sa dernière formation prime dans la savane. Ce qu’il y a lieu de faire est de formuler une conséquence dans laquelle le conséquent découle de l’antécédent comme de l’eau de source.
    « Si ???, alors les Masaï célèbrent une telle occasion en mangeant des cornes de gnou farcies de purée de moustache de lion. »
    Il est clair que ce n’est pas n’importe quelle histoire loufoque que l’on peut substituer aux trois points d’interrogation. Par exemple, si on leur substituait « Si les éléphants se mettaient à manger de la viande de gazelle », il est clair que le conséquent n’en suivrait avec aucun bonheur narratif ou logique, puisque les Masaï n’auraient aucune raison de célébrer la transformation subite d’herbivores massifs en carnivores concurrents.
    Ce n’est donc pas du tout un processus d’inférence arbitraire : le raisonnement abductif doit rendre justice aux signes et indices observables et observés. Comment observe-t-on les indices ? Avec un regard scrutateur critique dirigé vers cela qui est donné à voir.

  • #3

    Lecht Heurt III (dimanche, 30 novembre 2008 01:52)

    Première étape : la purée de moustaches de lion. Voilà ce que Marc nous rapporte. Mais cela ne va pas de soi. Faire de la purée de pommes de terre, cela se conçoit : on cuit les pommes de terre, on ajoute du beurre, du lait, des herbes et autres condiments, on réduit en purée, et voilà. Mais des moustaches de lion, ça, c’est de la fibre sèche et coriace.
    Si je trouvais un simple cheveu humain dans ma purée de pommes de terre, j’aurais un haut le cœur. Il ne faut pas demander avec un poil de moustache de lion, et encore moins avec une moustache entière. Les poils, ça peut se mélanger avec de la purée par inadvertance, mais ça ne se réduit pas dans le touillage à de la pape. Même si on les coupait en petits morceaux, leur fibrosité pileuse n’en serait pas amoindrie.

    Une première sous-abduction est donc nécessaire : d’où vient, non pas exactement la purée de moustaches de lion, mais cela que nous observons, à savoir que selon Marc, c’est de la purée de moustaches de lion ? Conditionnelle : Si Marc avait entendu le Masaï dire « dans les cornes de gnou, nos femmes mettent de la purée de mousse—tâche de lion ! » et que la locution « tâche de lion ! » est courante chez les Masaï pour exprimer leur admiration pour un travail très dur, alors il est plausible que Marc eut mal entendu et dès lors transcrit « purée de moustaches de lion » dans son carnet de notes.
    Objection : cela ne doit pas être dur de faire de la purée de mousse.
    Réplique : qu’est-ce que les Masaï entendent par mousse ? Procédons par élimination. Un jeune marin de moins de dix-sept ans ? Peu probable dans la savane. Un milieu formé à l'interface d'un liquide et d'un gaz par une phase continue liquide dans laquelle est dispersée sous forme de cellules une phase gazeuse ? Non, parce que ça, c’est déjà une sorte de purée, et il n’est sûrement pas dur de faire de la purée de purée. Une plante bryophyte formant des tapis moelleux dans les forêts et les prairies ? Je crois qu’on se rapproche, mais en savane, une plante de ce genre ne sera sans doute pas moelleuse. Quelque espèce d’algue ou de lichen, alors ?
    Haranguons un Masaï qui passe par là et demandons-lui. « Hep, Masaï ! Qu’est-ce que c’est pour toi, de la mousse ? » « De la mousse pour faire de la purée ? » « Oui. » « Pour mettre dans des cornes de zébu, de gnou, ou de rhino ? » « De gnou. » « Ah, ça c’est un lichen très sec qui pousse en saison de pluie sur la face nord des acacias. » « Et c’est dur d’en faire de la purée ? » « Tâche de lion ! » « Merci, Masaï. » « Pas de quoi. »
    Muni de ce renseignement, nous pouvons donc abduire que Marc a mal entendu, et que c’est bien du lichen que les femmes Masaï doivent réduire en purée. C’est une tâche difficile, d’abord parce qu’il leur faut arracher les lichens secs et durcis de l’écorce des acacias tout en évitant d’être attaquées par les hyènes, puis les rapporter au camp ou au village, les nettoyer des impuretés, les cuire dans de l’eau pendant des heures pour les assouplir, et enfin les touiller à tours de bras pendant trois ou quatre jours. Tâche de lion !

  • #4

    Lecht Heurt IV (dimanche, 30 novembre 2008 01:53)

    Deuxième étape : les cornes de gnou. Commençons par nous rappeler ce qu’est un gnou. C’est un bovidé fait de plusieurs morceaux empruntés à d’autres animaux : la tête est chipée au boeuf, le tronc et la queue au cheval, et les pattes aux antilopes. Il vit çà et là en Afrique australe. Le gnou noir à queue blanche vit en Afrique du Sud—où les Masaï n’habitent pas— et le gnou bleu à queue noire au Kenya et en Tanzanie—pays des Masaï— et d’autres régions avoisinantes.
    Le gnou bleu n’est bleu que lorsqu’il est capturé par les Masaï, qui alors le peignent en bleu avant de le relâcher, afin de ne pas avoir à le capturer une deuxième fois pour rien. Autrement, le gnou bleu a une robe qui va du gris ardoise au brun foncé.
    Les gnous aiment marcher des milliers de kilomètres pour satisfaire leur gourmandise d’herbivore, même si beaucoup meurent en route, qui pour satisfaire la gourmandise d’autres animaux terrestres et aquatiques, qui pour ne pas avoir appris à nager. Le gnou mâle suit la coutume ordinaire de se battre avec ses concurrents pour constituer un harem parfois très étendu, ce qui lui permet de développer considérablement les muscles de ses hanches durant la saison de rut.

  • #5

    Lecht Heurt V (dimanche, 30 novembre 2008 01:53)

    Les femelles s’appellent des maroufles, et les petits des gaous (célèbres pour se mettre à gambader vélocement quelques minutes seulement après la naissance). Maroufles et gaous meuglent. Mais pas les mâles. Les mâles émettent de puissants « gnnnououou », semblables à des coassements, surtout pour séduire les maroufles afin de produire des gaous. On dit d’ailleurs du gnou qu’il coasse.
    Il y a donc aussi du batracien dans le corps du gnou. Les gnous mangent de l’andropogon (herbe à gnou). La viande de gnou, tendre et légère, est appréciée non seulement par les sauriens, félins et canidés sauvages, mais aussi par l’homme domestique.
    Quant à leurs cornes, ceci est important pour notre abduction, elles sont parfois utilisées pour la sculpture, mais elles ont surtout une énorme réputation aphrodisiaque, vu l’activité incessante du mâle continuellement stimulé par le désir.
    En saison de rut, chaque mâle constitue son territoire en repoussant les concurrents cornes contre cornes. Toute maroufle pénétrant ensuite le territoire se fera postérieurement accoster par le mâle. Par après la femelle peut visiter d’autres territoires pour recevoir des faveurs supplémentaires.

    Ayant appris tout cela, nous sommes prêts à entamer une deuxième sous-abduction. Pourquoi les femmes Masaï versent-elles de la purée de lichen dans des cornes de gnou et pas dans des bols en terre cuite ? Elles ont sûrement une bonne raison qui sert leurs intérêts. Il faut savoir que la corne de gnou est fortement courbée et plutôt étroite. Ce n’est pas facile à séparer du crâne des gnous et à évider (tâches de lion !. La seule chose aisée est de farcir les cornes de gnou : il suffit d’enfoncer la purée cuite à l’intérieur.
    Mais ce n’est pas du tout simple d’extirper la purée de la corne, quand elle est servie aux guerriers Masaï. Ceux-ci doivent utiliser un long crochet flexible acheté au forgeron du village contre plusieurs sacs de patates douces. Cela les force à manger lentement. La purée est extrêmement savoureuse et nourrissante, et quelques bouchées suffisent pour couper la faim toute une journée. La corne a en outre deux avantages.
    En premier lieu, elle préserve la purée de lichens de la moisissure pendant des mois (l’andropogon brouté par les gnous produit une enzyme qui transmet à la fibre ligneuse de la corne des propriétés fongicides et antiseptiques remarquables).
    Un autre avantage est que la poudre intérieure de la corne, en se mélangeant à la purée, lui donne des propriétés aphrodisiaques considérables. Les femmes Masaï ne confectionnent la purée de mousse qu’une fois l’an, après la saison des pluies, durant les quelques jours pendant lesquels l’immense troupeau de gnous en transhumance traverse leur territoire. Le lichen a eu ainsi le temps de pousser sur les acacias, et les guerriers de récolter de nombreuses paires de cornes fraîches.
    Les femmes travaillent dur pour évider les cornes et produire de larges quantités de purée de mousse. Mais elles sont doublement encouragées dans l’accomplissement de cette tâche de lion : d’abord parce qu’elles n’auront plus à cuisiner pour leurs maris pendant des mois et des mois, le temps pour ceux-ci de consommer toute la purée emmagasinée dans les cornes ; et ensuite elles recevront de nombreuses faveurs extrêmement plaisantes sans crainte d’interruptions précoces. En outre, le lichen qui pousse sur les acacias a des propriétés hallucinogènes qui rendent les guerriers Masaï aveugles d’amour, ce qui permet aux femmes de leur faire passer tous leurs caprices et de se faire offrir plein de colliers de perles colorées.

    Nous sommes maintenant en mesure d’accomplir la dernière abduction, celle qui permettra de substituer aux trois point d’interrogation liminaires un antécédent satisfaisant. Pourquoi les cornes de gnou farcies de purée de mousse constituent-elles un repas de fête chez les Masaï ? Parce qu’elles célèbrent le renouvellement des saisons, l’accouplement des gnous et des maroufles, l’enfantement des gaous, l’écornement de quelques gnous, l’évidement de leurs cornes, la cueillette des lichens, leur lavage, cuisson, et long touillage, la perspective de repas savoureux et efficaces pendant longtemps, de nombreuses galipettes en couples sur la mousse peu moelleuse de la savane, l’insouciance des hommes, la libération et l’ornementation des femmes, et le repos après avoir achevé une tâche de lion !