Bouchon 1978/11/AB42339


(D'après une anecdote de Jean-François)

 

Cher lecteur, un mien ami, doué en robotique et curieux des processus industriels automatisés, m'a rapporté le fait dramatique suivant.

 

Imagine une usine de traitement et d'embouteillage d'eau de source pétillante.

Quand une bouteille est remplie, elle doit ensuite être hermétiquement fermée avec un beau bouchon rouge en plastique.

Le processus est automatique !

 
Les bouchons sont stockés en vrac dans une grande trémie, et se déversent sur une étroite bande transporteuse qui les fait progresser vers la chaîne de bouchonnage.

Statistiquement, la moitié des bouchons ont le creux tourné vers le haut, et la moitié vers le bas.

Seuls les bouchons bien positionnés, qui ont le creux tourné vers le bas, peuvent être prélevés par une pince automatique qui les prélève et les dépose sur le goulot de la bouteille.

Ensuite le bouchon y est solidement vissé et arrimé !


Les bouchons à l'envers sont éjectés par un système ingénieux.  Le flux de bouchons passe sur un support vibrant !

Les ingénieurs ont découvert en effet que les bouchons à l'envers vibrent plus fort que les bouchons à l'endroit ! Dingue, non ?

Un détecteur de vibration fait expulser les bouchons qui vibrent trop fort, et ceux-ci retournent dans la trémie initiale de distribution.


Bon, voilà pour le principe. Tu suis toujours?


Voici le drame de cochon que vit Bouchon 1978/11/AB42339. Bouchon 1978/11/AB42339 est un bouchon qui, quoique très sympa, n'a jamais eu de chance.

Cela fait 30 ans qu'il retourne dans la trémie. Jamais il n'a eu l'insigne plaisir de fermer une bouteille.

La poisse est qu'il a toujours, toujours, le creux tourné vers le haut!

 

Or il aimerait tant, comme ses compagnons, frémir de plaisir au contact frétillant des micro-bulles spitantes d'eau gazeuse venant titiller son creux de bouchon.

Ce plaisir intense, quasi orgasmique, d'après les rumeurs propagées par ses copains dans le milieu bouchonné, ne dure certes pas longtemps: juste le temps au bouchon de fermer hermétiquement la bouteille.

Après, la pression intérieure d'équilibre empêche l'eau de spitter davantage. Mais ça en valait la peine !

Seule l'ouverture, lors de la consommation par les êtres humains, réitère ce plaisir, du moins tant que la bouteille ne se vide pas trop.

 

Et notre pauvre bouchon rose (ben oui il s'est un peu décoloré en trente ans) broie du noir.

Notez que, comme l'écureuil Scrat, cet héros secondaire de l'Âge de Glace qui manifeste une persévérance inouïe et une ténacité exemplaire pour attraper son gland, Bouchon 1978/11/AB42339 redouble d'espoir à chaque passage.


30 ans et un jour.

Le cycle recommence. Bouchon 1978/11/AB42339 est, comme toujours, dans la trémie. Ses copains ont du respect pour ce vénérable. Voilà le goulot déverseur. Miracle!!! Bouchon 1978/11/AB42339 est à l'endroit!

Enfin, enfin, enfin, il progresse fièrement vers son but ultime: coiffer une bouteille!!!

La pince le saisit gaillardement. Bouchon 1978/11/AB42339 est tout excité. Il voit le goulot de la bouteille monter vers lui; déjà il imagine le friselis jouissif des micro-bulles venir le titiller.

Ca se rapproche !!!  Joie !!!

...

 

Tout à coup une énorme main s'approche et s'empare de Bouchon 1978/11/AB42339 juste avant l'extase.

- "Tiens, un bouchon non conforme !" rugit une grosse voix. Le contrôleur qualité passait par là...

 

Et Bouchon 1978/11/AB42339 termina sa vie dans un trou noir. Il fut recyclé, et devint bouchon bleu. Le purgatoire, les amis. Il ne faut s'attendre à rien de plaisant avec de l'eau plate.

 

Marc

 

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Commentaires : 4
  • #1

    Jean-Christophe Van Dam (lundi, 24 novembre 2008 17:15)


    Mon cher Marc,

    Le sort de ce petit bouchon n'a laissé personne indifférent, évidemment. Cette seule vision technique peut t'elle à elle seule expliquer cette triste histoire ? Je ne pense pas, et je suggère un regard psychanalytique pour apporter un autre lumière sur ce sort tragique.

    Quoi qu'on pense, la position des bouchons sur le distributeur n'est pas aléatoire. Les bouchons vivent une véritable tension intérieure.
    L'inconscient collectif de bouchons fait qu'ils ont une forme de préparation naturelle à vivre ce moment paroxystique au moment du bouchonnage.
    Leurs tensions internes, leurs désirs les poussent à adopter la position qui favorisera la rencontre pour être emmené sur la bouteille qui leur fera vivre le grand frisson. Cependant, selon leur histoire personnelle, le poids de leur éducation, leur disposition naturelle, les bouchons peuvent parfois assumer mal le désir de se laisser aller à leurs pulsions, ou sont angoissés par cette sensation nouvelle qui s'imposent à eux. La "peur de la première fois" est souvent évoquée comme facteur d'anxiété, suivant les notes des thérapeutes.
    Contrairement à ce que pensent les ingénieurs, les vibrations ne sont pas dûes à une hypothétique différence de position du centre de gravité, mais est simplement l'expression du niveau d'excitation de nos bouchons au moment où ils pourraient vivre le grand saut.
    Le désir d'être happé est souvent refoulé et leurs peurs inconscientes, si bien que le bouchon est souvent peu conscient que son attitude traduit en fait une indisponibilité et provoque sa non-élection par la machine. Il leur faut parfois des années de travail sur eux-même pour prendre conscience de leurs peurs, ou d'assumer leur désir d'être attrapés, en enfin de pouvoir prendre la position qui favorise la rencontre. La sensation d'échec, de ne pas être choisi pendant une longue durée crée chez le bouchon des frustrations qu'il va tenter de compenser. La trop fréquente "mise en éveil" systématiquement déçue mène à des maladies psychosomatiques qui se traduit par la disparition des stries latérales et empêchent d'être serrées au correctement moment ultime, réduisant largement l'effet de la sensation que pourrait lui provoquer l'événement.

    C'était la vision des psychanalystes...Elle ne ravira pas tout le monde... mais c'est peut être par la politique que nous pourrons éclaircir cette question.

    Jean-Christophe

  • #2

    Lecht Heurt (mercredi, 26 novembre 2008 05:38)

    Comment ça, rien d'excitant avec de l'eau plate? C'est ici qu'il y a lieu de dépolitiser le débat, pour éviter un conflit plus grave que celui qui opposa les tire-bouschtroumpfs aux schtroumf-bouchons. Parmi les bouchons à eau, il y en a qui sont manufacturés pour s'asseoir au-dessus de l'eau à bulles, et d'autres au-dessus de l'eau sans bulles. Leurs couleurs diffèrent. Mais aussi leurs âmes. Les bouchons-bulles tendent à se croire supérieurs aux bouchons non bulles, parce que leur milieu est plus froufrou, wouwou et loulou. Les bouchons-eau-plate ne tendent pas à se croire inférieurs, considérant qu'il vaut mieux avoir le ventre léger que plein de gaz. Leur milieu est plus baba, coincoin, ouaiouai. La platitude leur sied, parce que, et ceci est souvent mécompris faute d'analyse, elle les force à ne pas exprimer de platitudes, défaut réservé, paradoxalement, à ceux que le gaz titille. La platitude promeut la densité des propos, le gaz leur vacuité. En outre, débouchez deux bouteilles, l'une plate, l'autre ébullissante. La première garde sa constance (glouglou), la deuxième perd ses bulles (psschh). On dira qu'elle se platifie. Mais buvez de l'eau plate, puis de l'eau platifiée. A température égale, l'eau plate plaira, l'eau platifiée déplaira. Les bouchons-bulles ne font qu'une chose: maintenir l'éphémérité d'une illusion condamnée à s'évaporer. Les bouchons-eau-plate entretiennent quant à eux des pensées sobres et bien ancrées: débouchés ou rebouchés, leur milieu ne change pas significativement, du moins tant que le vide ne règne pas, car le comble de n'importe quel bouchon, c'est de boucher une bouteille vide. Une vie sans but est uniformément déprimante. Un critique rusé pourrait faire valoir que les bouchons-bulles ont plus de mérite que les bouchons-eau-plate parce qu'ils conservent non seulement le liquide à leur charge, mais maintiennent aussi une forte pression. Leur travail n'est donc pas une sinécure, comparé aux bouchons flemmards. Les uns travaillent sous pression sur pression, les autres sans pression ni dépression. Il n'y a donc rien de frivole à la modeste compensation que le titillement offre aux bouchons-bulles en quête de sensation. L'argument est bien tourné, mais il détourne l'attention du débat, qui concerne l'attitude morale des bouchons, musclés ou freluquets. Ce n'est parce qu'un bouchon est rouge et travaille dur qu'il peut se conduire en matamore vis-à-vis des bouchons bleus qui se la coulent douce. La modestie sied à tout bouchon autant que la crème au bon chou. Que les bouchons à vin aient plus de fierté, cela se conçoit. Mais un bouchon à eau? Leur dévissage ne donne lieu à aucun rituel ploppant et ne suscite aucun émoi. Ils n'ont pas de quoi se vanter. Mais il n'y a de pire envie que celle qui démange les petits esprits entre eux. Il faut donc éviter de promouvoir la division parmi les bouchons à eau, rouges ou bleus. Que les bouchons rouges évitent de mettre du gaz dans l'eau ("quelle est la marque de ton rouge à bouchon?") et que les bouchons bleus évitent de mettre de l'eau dans le gaz ("difficile de boucher une bouteille quand on a pris de la bouteille"). Un bouchon qui ronchonne, ça se torchonne. Un bouchon qui bougonne, ça se fourgonne. Dans les deux cas, ils se condamnent à servir de capuchon à califourchon sur un cruchon maigrichon.

  • #3

    Daryl le magicien (jeudi, 27 novembre 2008 23:07)

    Vous fumez quoi les belges ? ...

  • #4

    Lecht Heurt (samedi, 29 novembre 2008 01:56)

    Du riz. Parce que nous sommes des fumistes, spécialistes en fumisteries. Chez nous autres fumivores, un bon repas se compose de plusieurs fumets. L'entrée consiste d'un potage aux petits pois fumeux bien fumant. Y succède un plat typique de notre terroir: une fumigation de gibier de fumerie, accompagné de champignons de fumier, de fumeterres rissolées, et de rutabagas sautés. Le repas se poursuit par une assiette de fumages, et se termine avec un dessert de fumerolles glacées nappées de chocolat. Nous finissons la soirée au fumoir, fumigènes au bec, exhalant des ronds de fumée parfumée, petit verre de fumeur de riz en main.